L'absinthe, célèbre pour sa teinte émeraude et sa forte teneur en alcool, est bien plus qu'une simple boisson; elle incarne une véritable légende culturelle. Surnommée la "Fée Verte", elle a captivé les esprits, inspiré les artistes et traversé des périodes de gloire et de bannissement. Son histoire tumultueuse, des remèdes anciens aux salons bohèmes parisiens, puis à son interdiction pour des raisons de santé publique, et enfin à sa récente réhabilitation, témoigne de son impact profond sur la société et l'art. Cette saga révèle une boisson mythique, jadis accusée de folie, aujourd'hui redécouverte pour ses saveurs complexes et son héritage.
Le Récit Captivant de la "Fée Verte" : Des Herbes Médicinales aux Tables Parisiennes
L'histoire de l'absinthe est une épopée qui s'étend sur plusieurs siècles, débutant modestement avec des vertus médicinales supposées. L'origine la plus communément admise situe sa création à la fin du XVIIIe siècle dans la pittoresque région du Val-de-Travers, en Suisse. Selon la tradition, une herboriste visionnaire, Mère Henriod, aurait formulé cette liqueur à base de plantes alpines pour ses propriétés curatives. Ce mélange incluait l'hysope, la mélisse, l'anis vert, la badiane, le fenouil et la coriandre, conférant à la boisson des nuances vertes uniques et des arômes rafraîchissants. Cependant, c'est l'armoise, ou absinthe, une plante vivace des hauteurs, qui lui a donné son nom distinctif.
Le tournant commercial survient en 1798 avec l'établissement de la première distillerie d'absinthe à Couvet, en Suisse, par Daniel Henri Dubied et Henri Louis Pernod. L'élan est tel que Henri Louis Pernod fonde sa propre distillerie à Pontarlier en 1805, lançant la première marque française d'absinthe, Pernod Fils. Ce qui était initialement une coutume locale devient rapidement un rituel incontournable de l'apéritif au XIXe siècle. L'absinthe transcende les clivages sociaux, passant des communautés rurales aux militaires, puis aux bourgeois, et enfin aux artistes et aux classes populaires, connaissant un succès fulgurant. Elle devient l'emblème de la vie bohème parisienne, la "Fée Verte" des cafés et bistrots. Des figures emblématiques telles que Vincent van Gogh, Henri de Toulouse-Lautrec, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud en sont des consommateurs assidus, y voyant une source d'inspiration créative.
Cependant, cette popularité est entachée par des controverses. Deux types d'absinthe circulent : une de qualité et une autre, moins scrupuleuse, fabriquée avec des alcools de moindre qualité ou des essences d'absinthes trafiquées, nuisibles à la santé. L'absinthe est alors accusée de provoquer des intoxications, en raison de sa teneur en méthanol, et acquiert le sombre surnom de "l'alcool qui rend fou". Des récits dramatiques, comme celui de Van Gogh, dont on racontait qu'il buvait de grandes quantités d'absinthe et aurait agi sous son influence en se coupant l'oreille, noircissent davantage sa réputation. Les critiques virulentes des médecins, de la presse et de l'Église catholique culminent en 1915, lorsque la France interdit la production et la vente d'absinthe. La boisson disparaît des établissements pendant des décennies, et sa recette tombe presque dans l'oubli.
Durant cette période d'interdiction, les distilleries se réorientent, donnant naissance à des produits anisés sans sucre, comme le Pastis, créé par Paul Ricard. Le vent tourne en 1988, lorsque Michel Rocard signe un décret autorisant la présence de thuyone dans les boissons, ouvrant la voie à une nouvelle production d'absinthe. Finalement, en décembre 2010, le Parlement français abroge la loi de 1915, permettant la nouvelle commercialisation de l'absinthe. Aujourd'hui, cette boisson retrouve ses lettres de noblesse et peut être dégustée dans de nombreux lieux, tels que Le Bon Bock, l'un des plus anciens restaurants de Montmartre, fréquenté autrefois par Manet, Picasso et Van Gogh, ainsi qu'à La Mascotte, L'Entracte, Le Cadet de Gascogne, La Pomponnette ou La Bonne Franquette. Les absinthes de qualité se caractérisent par leur fraîcheur, leurs notes complexes, épicées et florales évoquant les prés alpins, un équilibre harmonieux des arômes avec une légère amertume, et un goût anisé qui ne domine pas les autres saveurs. Bien que principalement connue pour sa couleur vert pomme, l'absinthe peut aussi être blanche, une variante plus rare et subtile.
L'histoire de l'absinthe nous offre une leçon fascinante sur la perception culturelle des substances et leur rôle dans l'expression artistique. De "Fée Verte" inspiratrice à "alcool qui rend fou", son parcours reflète les craintes et les fascinations d'une époque. Sa réhabilitation actuelle nous invite à reconsidérer l'équilibre entre la liberté de choix et la régulation, tout en redécouvrant un patrimoine gustatif et culturel unique. Elle nous rappelle également la puissance des récits et des légendes dans la formation de notre imaginaire collectif.